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24 nov 2009

Fight Club : une analyse du film et du livre

Author: petaire | Filed under: Articles

Fight Club sort à la fin 1999 sur les écrans. Le film fut très controversé à sa sortie en salle, et connu un succès pour le moins mitigé, la faute à un marketing mal orchestré et à une critique assez frileuse.

Cependant, le bouche à oreille fit qu’à sa sortie en DVD, il connu une deuxième vie qui l’éleva au rang de film incontournable pour toute une génération, et l’auteur devint l’objet d’un véritable culte pour son nouveau lectorat, qui se retrouvent désormais sur le site « The Cult« . Il est ressorti ces jours-ci dans une superbe édition Blu-Ray, l’occasion pour moi d’y aller de ma petite analyse de Fight Club.

I am Jacks complete lack of surprise

"I am Jack's complete lack of surprise"

La peur du féminin

Le film et le livre utilisent tous les deux ce que Chuck Palahniuk appelle des « horses» , et que l’on pourrait résumer par des thématiques constantes. Lorsque vous êtes inscrit sur The Cult, vous avez accès à des essais la littérature, et en particulier, sur les techniques littéraires propre au genre auquel l’écrivain se rattache, le minimalisme. Pour aborder la question du thème dans un roman ou une nouvelle, il prend l’image de chevaux tirant une voiture, une calèche, pour aller d’une côte des États-Unis à l’autre. Le voyage va donc être long. Quoiqu’il arrive, et peu importe les détours que l’on prend, il faut garder un ou plusieurs thèmes, une idée générale, du début à la fin du voyage fictif, et donc, tout au long du récit.

Plus généralement, il faut selon lui un message à faire passer. Il faut que l’artiste crie, qu’il ait quelque chose à faire sortir de ses tripes, sans quoi il devrait tout simplement se taire. Je pense à titre personnel qu’il est nécessaire qu’une œuvre possède plusieurs degrés d’analyse et de lecture, pour lui donner plus de profondeur et de complexité, et donc, plus de plaisir au décodage que l’on en fait.

Quels sont donc les thèmes de Fight Club? L’évidence voudrait que l’on parle de la violence, de la société de consommation, ou encore d’un homo-érotisme latent au récit. Et effectivement, ce sont des thèmes « de surface» , mais qui ne sont présents que pour l’apparat, le décorum. Ils servent à donner une force, une texture au récit, mais ne constituent pas son noyau.

Le thème principal pourrait ainsi être en fait la construction d’un homme, de son identité face aux dangers qui l’entourent. Le narrateur est au début du récit un personnage sans identité. Il n’a pas de nom, que ce soit dans le livre ou le film. Certains commentateurs le nomment « Jack»  ou « Joe»  car c’est ainsi que se nomme le personnage du Reader’s Digest, « Jack»  étant le nom qu’a choisi Fincher pour le film afin d’éviter des problèmes de copyright. Il prend l’identité de « Cornelius»  pour participer à des réunions de cancéreux et de malades en tout genre (des réunions qu’apprécie particulièrement Palahniuk, nous y reviendrons), car il a perdu le sommeil depuis plusieurs semaines et ne se sent réellement soulagé qu’après avoir vu et partagé la misère des autres. Il fait la connaissance de Marla à la réunion des cancers des testicules (admirez l’humour), et c’est là que tout se déclenche.

Là où la plupart des analystes voient un film sur des homosexuels refoulés, haïssant tellement les femmes qu’ils se mettent torses nus pour se coller les uns aux autres, il faut en fait se rendre compte que Tyler, le fight club, le projet chaos, tout cela n’existe qu’à cause de Marla, comme le reconnait lui-même le narrateur :

While desks and filing cabinets and computers meteor down on the crowd around the building and smoke funnels up from the broken windows and three blocks down the street the demolition team watches the clock, I know all of this: the gun, the anarchy, the explosion is really about Marla Singer.

Il se sent prisonnier d’une sorte de triangle amoureux, qui ne prend son sens qu’après la révélation finale :

I want Tyler. Tyler wants Marla. Marla wants me.

Si le narrateur veut Marla et que Marla veut le narrateur, il devra passer par le personnage de Tyler qu’il se crée (et donc qu’il veut) pour pouvoir affronter une relation amoureuse avec une femme. Tyler est un amant parfait, il fait l’amour toute la nuit, procure de multiples orgasmes, et ne semble pas être en mesure de souffrir d’une potentielle rupture. Il représente donc une sorte d’antidote à tout ce dont le narrateur a peur, c’est-à-dire un homme imparfait et faillible, qu’une femme peut blesser. Ce n» est qu’après avoir réalisé que celui-ci n’est qu’une chimère, qu’un fantasme, que personne ne peut vraiment incarner, qu’il se sentira prêt à s’engager avec Marla.

You met me at a very strange time in my life.

"You met me at a very strange time in my life."

Ce thème de la peur du féminin est aussi incarné par toutes les représentations de la société qui perd de sa virilité. On pourra ainsi noter la scène de la pub pour des slips Calvin Klein dans le bus ; les multiples scènes de castration (celles de Bob, du chef de la police, ou du narrateur) ou encore le dialogue sur Marla alors que Tyler prend un bain.

We’re a generation of men raised by women. I’m wondering if another woman is really the answer we need.

It will be alright, Bob says. You cry now.

"It will be alright," Bob says. "You cry now."

La peur de l’autre

Tyler se révolte donc contre cette société où même les hommes ont les seins qui poussent, mais aussi contre une forme de dépersonnalisation générale, dont l’incarnation la plus évidente est la société de consommation et le catalogue Ikéa.

Cette perte d’une identité propre passe par exemple par la maison en ruine, parfait symbole d’une personnalité en lambeau, antithèse du Ikea-boy, et de la possibilité de se reconstruire totalement en abandonnant son ancien moi :

Hitting bottom isn’t a weekend retreat. It’s not a goddamn seminar. Stop trying to control everything and just let go! LET GO!

Le meilleur moyen de se débarrasser de ce qui fait notre éducation, notre personnalité, notre propre ciment, est de tout détruire, tout remettre à plat, même ce qui est considéré comme beau.

I felt like destroying something beautiful.

Le Fight Club n’est finalement qu’une allégorie de la psyché du narrateur, qui détruit tous ses préjugés et qui le reconstitue mentalement. Où se situe sa ligne morale? Jusqu’où va-t-il aller dans la construction de sa nouvelle personnalité, dans son évolution en tant qu’homme?

Au niveau de la création du Projet Chaos. C’est à partir de cet instant que le narrateur commence à désapprouver Tyler, à ne plus vouloir de lui. Il le contredit, et finit par le tuer. C’est en le tuant qu’il acquiert une personnalité reconstituée, établie. Il devient celui qu’il a toujours voulu être, toujours dans le but de pouvoir établir une relation avec Marla.

Tyler gets me a job as a waiter, after that Tylers pushing a gun in my mouth and saying, the first step to eternal life is you have to die

"Tyler gets me a job as a waiter, after that Tyler's pushing a gun in my mouth and saying, the first step to eternal life is you have to die"

Le masque social

Le thème de l’identité multiple, fortement présent dans les productions modernes mais aussi plus anciennes, est souvent la représentation du masque social que doit prendre toute personne contre son gré. Les œuvres se servant de cet outil narratif, souvent dans un twist-ending, explorent en général les névroses et les contradictions que la vie en société induit dans chaque personne. Il convient cependant de faire une mise au point : la schizophrénie ne se manifeste pas par une multiplication des identités d’un individu, qui se rapproche  « Trouble Dissociatif de l’Identitée»  (DSM IV). Si cette pathologie existe depuis toujours, elle s’est récemment très répandue, sans qu’aucune raison ne soit vraiment identifiée, outre un système de diagnostic plus évolué et une meilleure connaissance de ce trouble. Existe-t-il un lien entre une société qui serait plus aliénantes et l’explosion de cette maladie? Rien en tout cas ne le prouve.

Psychose, Fight Club, The Machinist, ou encore United State of Tara dépeignent des personnes souffrant de ce syndrome, qui permet une actualisation du thème de Docteur Jekyll & Mr Hyde. L’homme vivant dans une société qui teste son inconscient, ses pulsions, ses névroses, qu’il doit alors enfouir et surtout contrôler. Le but premier du docteur Jekyll était de séparer le Bien et le Mal qui cohabite chez un homme pour définitivement effacer sa part d’ombre…

The things you own end up owning you.

"The things you own end up owning you."

C’est pour cette raison que le narrateur crée Tyler, ou que Bruce Wayne se crée le personnage nocturne de Batman, incarnant ce qu’il est réellement. La véritable nature de ces deux personnages apparaît la nuit tombée, avec les dangers qu’ils apportent avec eux. La dualité est ainsi renforcé par ce jeu du jour et de la nuit, Tyler arrivant ainsi dans les premiers temps lorsque le narrateur s’endort.

Because of his nature, Tyler could only work night jobs. [...] Some people are night people. Some people are day people. I could only work a day job.

Bien plus que la société de consommation, c’est l’idée même de société qui est critiquée, mais une société où il faut sans arrêt maquiller sa personnalité, se construire par les objets que l’on achète, au risque de se créer des névroses et de renforcer ses mauvais penchants.

Les procédés narratifs

Fight Club utilise plusieurs procédés narratifs que Palahniuk théorise. Le twist, qu’il n’a bien sûr pas inventé, est renforcé par l’utilisation permanent d’un pistolet de Tchekhov.

Le pistolet de Tchekhov est un élément introduit au début du récit, sans que l’on ne comprenne ou que l’on en saisisse l’utilité immédiate. Ici, il s’agit bien entendu des allusions à la nature de Tyler, tout de suite très présentes :

I know this, because Tyler knows this.

Tout un tas d’indices peuvent ainsi être listés : le rêve du narrateur sur la nuit passée avec Marla, le fait que Tyler et ne soit jamais en présence du narrateur ET de Marla,… Le lecteur ne saisit pas immédiatement l’intention de cette phrase, et voit son attention détourné par de fausses pistes (» red herring» ), comme lorsqu’il se bat contre Tyler devant d’autres personnes sur le parking. Le spectateur est alors inconsciemment convaincu que Tyler ne peut qu’exister. Mais il ne triche jamais avec le lecteur, et toutes les situations peuvent s’expliquer d’une manière ou d’une autre.

En dehors du plaisir certain que l’on retire de la surprise, le twist en lui-même est toujours plus intéressant par la relecture qu’il propose de l’œuvre. Immédiatement après avoir visionné Fight Club ou Usual Suspects, le spectateur se remémore les passages où il sait qu’il a été berné, et peut même décider de relancer le film. La deuxième lecture offre ainsi un nouveau sens, ainsi qu’un niveau supplémentaire d’interprétation. Sans ce twist, Fight Club n’aurait été qu’un film subversif de plus. Mais c’est ce twist qui en fait une œuvre digne d’intérêt, et qui relança d’ailleurs cette mode qui prenait tout son ampleur à l’âge d’or du roman policier mais que l’on trouvait déjà dans le mythe d’Oedipe.

Pour renforcer l’immersion du lecteur et du spectateur, et pour qu’il s’identifie plus fortement au personnage, Chuck Palahniuk utilise une technique qu’il appelle « Submerging the I» .

L’idée est qu’un lecteur n’aime pas qu’on lui pré-mâche l’empathie. Il préfère comprendre la psychologie d’un personnage par des signes qu’il interprètera de lui-même, tout comme dans la réalité. Ainsi, l’auteur gomme au maximum les aides trop évidentes à la lecture.

Instead of saying : « Adam knew Glen liked him.» 

You’ll have to say : Between classes, Glen was always leaned on his locker when he’d go to open it. She’d roll her eyes and shove off with one foot, leaving a black-heel mark on the painted metal, but she also left the smell of her perfume. The combination lock would still be warm from her ass. And the next break, Gwen would be leaned there, again.» 

Traduction (vilaine) :

Au lieu d’écrire : « Adam savait que Glen l’appréciait.» 

Il est mieux de dire : « Entre les cours, Glen était toujours appuyée sur son casier lorsqu’il venait pour l’ouvrir. Elle levait les yeux au ciel et se barrait en appui sur un pied, en laissant une la marque de son talon noir sur le métal peint, mais elle laissait aussi son parfum. Le cadenas aurait encore la chaleur de son cul. Et à la prochaine pause, Glen serait appuyée au même endroit, encore une fois.» 

Il essaie aussi de supprimer autant que possible les marques de la première personne (d’où : « Submerging the I» ). Pourquoi dans ce cas continuer à l’utiliser? Pour la bonne et simple raison que c’est probablement la meilleure personne pour l’immersion du lecteur, contrairement à la troisième qui distancie (» that tells the story as if from the viewpoint of God» ). La première personne offre une meilleure illusion du réel, elle place la focale dans les yeux du narrateur. Cela exige par exemple de supprimer tous les verbes de « pensée»  (» thought verbs» ), pour laisser place à une situation où tous les indices seraient présent pour que le lecteur déduise de lui-même les sentiments des personnages.

Pour renforcer cette illusion du réel, et pour ajouter un style certain, Palahniuk utilise ce qu’il appelle les « refrains»  (» choruses» ). Ce sont par exemple les fameuses références à l’article du Reader’s Digest, où un organe du corps d’un Jack (ou Joe dans le livre) s’exprime à la première personne. Après la lecture de cet article, le narrateur commence une série de rappels, où il s’identifiera à un sentiment de Jack :

« I am Jack’s complete lack of surprise» 

Palahniuk explique ce procédé par le fait que l’on utilise tous ce genre de refrains dans la vie quotidienne. Il peut s’agir d’une blague que seul vous et vos amis comprendront, une « private joke» , revenant régulièrement ; ou d’un tic de langage par exemple. Le procédé est donc là pour tisser une sorte de lien, de complicité avec le lecteur. Dans la même optique que la « private joke» , elle permet de rappeler à ceux qui en sont les auditeurs ou les lecteurs, un moment du passé, dans le cas de Fight Club et de l’article du Reader’s Digest « when the narrator and Tyler Durden were still good friends» .

L’un des reproches fait à l’époque au film est qu’il permettait par exemple de fabriquer du Napalm ou de la nitroglycérine si l’on suivait le procédé. Palahniuk donne une raison à cela. Il utilise, pour établir sa crédibilité envers le lecteur de manière à ce que celui-ci le croit et rentre dans la fiction, plusieurs méthodes. Parmi celles-ci, tous les petits manuels sur la fabrication du savon, le fonctionnement détaillé d’une salle de projection ou la fabrication de bombes font parti de la « Head Method» , à mettre en opposition avec la « Heart Method» . La méthode du cerveau doit vous impressionner par le savoir qu’elle dégage. Elle doit vous convaincre que celui qui parle sait de quoi il parle. La méthode du cœur, elle, vient plus de l’honnêteté et des sentiments dégagés. Tyler étant un leader, quelqu’un dont le raisonnement doit par définition être sans failles, est donc parfaitement justifié par cette méthode du cerveau, et utilise son charisme et son phrasé en méthode du cœur.

Pour en finir avec les techniques narratives utilisées (et surtout théorisées) par Palahniuk, nous parlerons des « On-the-body physical sensation» .

Pour décrire une sensation physique, il épure toute description de sentiments subjectifs, qui manquerait de neutralité, dans l’intention de créer une sensation réelle, totalement sensible et physique chez le lecteur. Dans Fight Club, cela se ressent bien sûr dans les scènes de violence, mais peut aussi bien s’appliquer par exemple à un coït (Choke), de la chirurgie plastique (Invisible Monsters) ou de l’auto-mutilation (Diary), toujours avec une description minutieuse des muscles, des réactions nerveuses, ou même du goût de la sueur. Pour planter une sorte de décor dans l’imagination du lecteur, ce qui rejoint la méthode du cerveau dans la recherche anatomique et médicale que doit effectuer l’auteur. La meilleure façon de comprendre l’utilité des « on-the-body sensation»  est en lisant Guts en VF ou en VO.

Illustrations : DeviantART

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