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7 jan 2010

Californication

Author: petaire | Filed under: Articles

Depuis août 2007, David Duchovny est revenu sur le petit écran, dans un rôle qui lui convient plus que parfaitement. Hank Moody remet au goût du jour l’adage des années 70 « Sex, drugs and rock’n'roll» , avec la playlist qui va avec. Dès le pilote refermé, une question se pose : Hank Moody est-il Casanova ou Don Juan?

Cette critique a été écrite à la fin de la saison 3, et ne porte donc pas par conséquent sur les saisons ultérieures.

Hank Bukowski

Il est impossible de saisir tout le sel de la série si l’on n’est pas un minimum familier avec celui qui a inspiré de nombreuses facettes de la série, pas forcément incarnées par Hank Moody lui-même, à savoir Charles Bukowski.

Charles Bukowski, dont la vie a été portée au grand écran dans Barfly, ou plus récemment dans Factotum, était un écrivain carburant fortement à la bière, mais qui lui n’appréciait pas particulièrement l’usage de la marijuana pour écrire. Il prenait de quoi boire, mettait la radio sur une station de musique classique, et écrivait des histoires sur des singes volants cherchant à se reproduire. Ses récits étaient très largement autobiographiques, et on sent à la lecture une forte inspiration venant de Céline dans sa manière de dépeindre sa détresse de miséreux par des mots très crus, mais cachant un message profond et poétique. Il fit une apparition très remarquée dans l’émission de Bernard Pivot, Apostrophe, complètement pété par les deux bouteilles de vins qu’il engloutira en direct et sortira en menaçant avec un couteau un vigile chargé de la sécurité (non visible dans l’extrait youtube) :

Bukowski a écrit pour un journal underground hippie, appelé Open Pussy, dont il ne se sent pas franchement proche. Pour rappel, Hank Moody dû prostituer sa plume pour les besoins d’un blog dans la première saison, malgré la forte aversion qu’il porte à ce genre d’écrits. Hank est d’ailleurs l’un des noms que prend le double fictionnel de Bukowski dans ses livres. Et dans cette vision onomastique, Moody (» ronchon»  ou « lunatique» ) le rapproche un peu plus du tempérament de l’auteur. Par ailleurs, les deux personnages sont bien sûr très attirés par les femmes et par l’acte en lui-même, mais nous y reviendrons plus tard.

D’une manière générale, les références à l’auteur sont présentes tout au long de la  série, Mia citant Bukowski comme l’une de ses inspirations à côté de Moody, ou Karen lisant Sifting Through the Madness for the Word, The Line, The Way: New Poems.

Mais l’apparition la plus flagrante de Bukowski intervient dans la saison 3, avec le personnage furtif de Richard Bates. Écrivain talentueux, ancien alcoolique, il retombera dans l’alcool à cause d’Hank qui prendra ainsi sa place pour enseigner dans l’école. Le personnage ressemble à un clochard, exactement comme Bukowski se décrivait lui-même. La relation entre les deux personnages sera développée plus loin, lorsque nous aborderons les doubles d’Hank.

Derrière ces ressemblances presque physiques, il en est une autre, beaucoup plus importante et plus métaphysique. Les deux personnages sont en quête de vérité, et Hank est un personnage qui ne ment jamais, comme l’a souligné le L.A. Times. La chose qui caractérise le plus Hank Moody est qu’il reste lui-même, quoiqu’il advienne. Ce qui sort de sa bouche est son « stream of consciousness» , un flux de ses pensées directes qu’il met en prose et qu’il embellit, parce que c’est un littéraire et que ce sont les mots qui l’excite. Tout au long de la série, Karen semble stigmatisée, semble être la victime d’Hank, un tombeur « womanizer»  qui court le jupon. Or, dans l’épisode 8 de la première saison, les deux personnages ont ce dialogue dans un flashback :

- I wish you were having an affair, because then I’d stop looking for clues.
- I would never do that to you.
- You say that. That’s just ’cause that’s your fucking romantic ideal, but the truth is, you think about it.
- Yes, I think about it. who doesn’t?

Or, à ce moment de l’intrigue, Karen a déjà trompé Hank avec Bill, son futur ex-mari. Elle est donc dans le mensonge, et Hank est celui qui est trompé. C’est à partir de cet instant qu’Hank commencera à multiplier les conquêtes. Mais Hank ne devient pas aigri pour autant, il garde son cynisme tout en ne perdant pas l’espoir de reconquérir un jour sa femme. Pour citer Francis Bacon :

I’m an optimist about nothing.

Hank et les femmes

La relation qu’entretient Hank avec les femmes est très simple. Il y a Karen, et les autres. Ceci distingue Hank des deux autres grands séducteurs, Casanova et Don Juan.

Si Hank collectionne les femmes, les points communs avec Don Juan s’arrêtent ici. En effet, le personnage de Don Juan est avant tout un hypocrite, qui trompe les femmes pour arriver à ses fins. Il ment, ce qui est comme nous l’avons vus, tout l’opposé d’Hank. Hank ne possède aucune stratégie lorsqu’il séduit. De toutes façons, il n’en a pas vraiment besoin, puisque la plupart du temps ce sont les femmes qui viennent à lui et non l’inverse, comme si sa nonchalance et son talent était un facteur de séduction intense. L’idée que l’intelligence rend sexy se retrouve d’ailleurs chez Bukowski, qui était d’un physique assez désavantageux.

Alors Hank est-il Casanova? Casanova n’est pas un manipulateur comme l’était Don Juan, mais Casanova souffrait d’un manque d’affection qui le rendait très attaché à chacune de ses conquêtes. Et le coeur d’Hank ne bat que pour Karen et sa fille. Un autre petit détail, toutefois un peu tiré par les cheveux pourrait rapprocher Moody de Casanova : Casanova et celle qu’il croyait être sa fille ont eu une relation, qui donna naissance à un enfant. Il se rendra plus tard compte que celle-ci était en fait sa nièce, mais l’on pourrait y voir une source d’inspiration pour l’auteur principal du show, Tom Kapinos, quand il veut créer des ennuis à son personnage.

Hank n’est donc ni Casanova ni Don Juan. Qu’en est-il de Bukowski? Bukowski était donc fort laid, ce qui ne l’empêchait d’avoir quelques conquêtes. Comme vu plus haut, c’est peut-être cette vision romantique de l’écrivain tourmenté qui se noie dans une sorte d’auto-destruction, de haine de lui-même qui le rendait attirant pour certaines. La relation qu’entretient Hank avec lui-même n’est pas très claire. L’image qu’il donne de lui est celle d’un quadragénaire sexy, intelligent, cool, possédant une répartie toujours excellente. Mais comme le souligne la fin de la saison 3, il sait qu’il se noie, qu’il s’éloigne de la seule chose qui compte pour lui, sa famille. Aussi rock’n'roll qu’elle puisse l’être, c’est la seule et unique chose qui compte pour lui.

De là à dire que son addiction à l’alcool est sa façon de se détruire, de se punir, il y a un pas trop facile à franchir. La véritable destruction d’Hank ne vient pas de l’alcool, qui semble au contraire lui conférer son inspiration et sa personnalité unique. Hank buvait quand il était avec Karen, et Hank buvait quand elle est partie. La symbolique du rêve de la fin de la saison 3 est qu’Hank se shoote aux femmes. Les sirènes qui l’appellent lorsqu’il est au bord du gouffre n’est pas la bouteille de whisky qu’il lâche en tombant dans l’eau, mais bien les corps nues qui nagent dans l’eau. Hank ne baise pas par plaisir, il baise pour se détacher de la réalité. Le sexe est en général un moyen de se connecter à l’humanité, de se sentir exister. Le sexe est une expérience pleine de vie. Avec Hank, même s’il semble procurer beaucoup de plaisir, le sexe devient vide de sens, rempli de détachement. Il s’endort en faisant l’amour, ou bien vomit sur un tableau (là encore une référence à Bukowski). Comme le dit Tom Kapinos lui-même :

It’s primarily an empty experience. He’s not using sex as a way of getting closer to somebody. He’s using it as a way to stay detached and remote

Il faut souligner qu’Hank est avant tout un gentleman, extrêmement respectueux des femmes. L’autre femme de sa vie est sa fille Becca, qu’il surprotège de cette ville qui baigne dans le vice :

But I guess the larger question is why is the city of angels so hell bent on destroying its female population.

Là encore, il s’agit d’une autre référence à Bukowski. Bukowski a été battu par son père, et là où d’autres auraient reproduits le schéma sur leur progéniture, il a couvert sa fille d’amour. Hank a été élevé au milieu de femmes, ses soeurs, ce qui lui a donné ce grand respect et cette empathie qui se ressent dans ses rapports aux femmes, ajoutant à son aura séductrice. Hank est donc tout sauf un macho. Un autre exemple est qu’il restera très gentleman et même charmeur avec la prostituée qui demande à son mac de le tabasser lors d’un quiproquo sur la gratuité de l’acte, refusant de maltraiter une femme alors qu’il en a toutes les raisons.

Hank, un personnage de fiction se balladant dans un monde fictionnel

A côté de toutes ces thématiques, Californication est une série très intéressante dans sa construction et ses schémas narratifs. Une des grosses différences entre les Etats-Unis et la France est qu’il existe outre-atlantique une vision de l’art et de l’écriture beaucoup plus technique qu’en France. Les ateliers d’écriture (workshops) sont légions, et si en France l’on possède une vision très romantique de l’art, basée sur l’inspiration et les muses, les américains cherchent beaucoup plus à décortiquer les mécanismes de narration. La série Arrested Development est à cet égard presque caricaturale d’une écriture basée sur des schémas connus, et en joue énormément de façon très talentueuse.

Cela se ressent fortement dans les séries télévisées en général, et dans Californication en particulier.

En premier lieu, il faut placer la focale. Un épisode possède en général deux intrigues qui se rejoignent régulièrement. Il s’agit souvent d’Hank, Karen et Becca d’un côté ; « Uncle Runkle»  et Marcy de l’autre. Chacune des intrigues possède son style, Hank étant par exemple caractérisé par une bande-son très vintage, certains diront « avant que le rock ne meurt» , alors que Runkle se retrouve régulièrement dans des situations d’humiliations.

Hank rencontre régulièrement des « doubles» . Bill dans la première saison, Lew Ashby dans la deuxième, Richard Bates/Bukowski dans la saison 3 avec le doyen Kean, et bien sûr, le plus réussi, Runkle. Hank est confronté à Bill car c’est celui que Karen a choisi d’épouser. La rupture s’annonce lorsque celle-ci a l’occasion de comparer les deux lors du dîner de charité, où Karen se fait insulter. Bill cherchera a calmer le jeu, rejetant presque la faute sur Karen, alors que Moody, en bon chevalier blanc bad-ass va littéralement lui casser la gueule. Bill a en commun avec Runkle, Ashby et Kean est de ne pas avoir de talent propre, mais de vendre celui des autres. Ce qui en fait des êtres faux, qui n’exposent pas leurs entrailles. Ils mentent tous, toujours dans ce thème central de la série qu’est la vérité. Runkle ment régulièrement à Marcy, Ashby trompait sa femme alors qu’elle était enceinte, Kean a trompé Felicia. Ils sont tous les trois loin de cet idéal que se fixe Moody. Richard Bates quant à lui est plus un clin d’oeil à un Moody plus vieux, ce qui est souligné par Karen lorsqu’elle se rend compte que Bates est le professeur avec qui elle a couché plus jeune :

- you planted the seed–
that writer thing,
233
00:09:01,553 –> 00:09:03,771
My attraction to writers.

You planted the seed - that writer thing. My attraction to writers.

Runkle est sans doute le double le plus drôle et le plus réussi de la série. Runkle est un agent, un businessman. Hank n’a qu’une garde-robe limitée (tee-shirt ou chemise noire, blouson en cuir ou veste de sport et jean sombre) que pourrait posséder un personnage de BD, un peu à la manière des protagonistes du film « Les Beaux-Gosses» . Hank semble dénué de défauts physiques majeurs ; Runkle est plus ancré dans la réalité avec son corps ingrat. Runkle est dans le concret, Moody dans le rêve, dans le romantisme. Runkle est chauve, Moody a une « coupe de cheveux cool» . Runkle et Marcy sont petits et hypocrites, les Moodys sont grands, beaux et talentueux. Moody est presque allergique au porno, Runkle tourne dans Vaginatown et se masturbe au travail. C’est cette opposition qui amène beaucoup de situations comiques.

Un autre point majeur de la série est son utilisation de la musique. Par les paroles bien sûr, qui soulignent les situations, avec le « You can’t always get what you want» , qui lance les toutes premières secondes du tout premier épisode et qui clôt la saison 1. Elle souligne d’une façon pas très subtile que pendant toute la saison Hank a essayé d’obtenir ce qu’il voulait, et que ce cycle est bouclé à la fin de la saison. Il a eu Karen. Sur le même schéma, on peut ainsi tenter de tirer des plans sur la comète avec le « Rocket-man»  d’Elton John qui clôture le pilote, et que l’on ne retrouve qu’à la fin de la saison 3 avec la fin que l’on sait. On peut supposer qu’il s’agit de la fin de la récré pour Hank, et qu’il ne va plus pouvoir vivre « High as a kite» .

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